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Photographes de l'Humanité

A la rencontre d'une mémoire enfouie de la région Ile de France :
L'espace francilien dans le regard des correspondants photographes de l'Humanité

Projet impliquant trois enseignants-chercheurs et un chercheur postdoc de l’Équipe ACP : Thierry Bonzon, Maud Chirio, Vincent Lemire et Angelos Ntalachanis,
en collaboration avec
 - Julien Cassagne, Association « freelens »
 - Alexandre Courban, Association « Mémoires d’Humanité »
 - Jean-Claude Lescure, Maison Internationale de l’Image (Bobigny)
 - Yann Potin, LAHIC, Laboratoire d’Anthropologie, d’Histoire d’Institution de la Culture (UMLR 8177)
Le projet  a fait l’objet en juin 2009 d’une demande de financement auprès de la région Île de France dans le cadre des Partenariats Institutions-Citoyens pour la Recherche et l’Innovation (PICRI).

Consulter la base de données : Regard Collectif

Présentation du corpus

Ce projet repose sur l’exploitation et la valorisation d’une production photographique, celle de milliers de bénévoles, militants, qui ont œuvré au service du journal L’Humanité, pour l’essentiel de l’après seconde guerre mondiale à l’aube des années 1990. Déposé aux archives départementales de Seine-Saint-Denis sous la cote 35 Fi, cet ensemble de 35 000 clichés documente de multiples aspects de l’histoire de la région parisienne, bien au delà des seules préoccupations militantes. Cette série n’offre néanmoins qu’une vue partielle de l’activité des correspondants-photographes : nombre de clichés se retrouvent dans d’autres fonds d’archives ou ont été conservés par leurs auteurs… L’un des premiers objectifs du projet consiste à dresser l’inventaire de nos sources tout en complétant le corpus sur lequel repose notre étude.
Créé le 2 octobre 1924 sur le modèle des « rabcors » de la Pravda, le réseau des correspondants-ouvriers de L’Humanité a l’ambition de produire une information immédiatement transmise depuis le terrain des luttes quotidiennes, sur l’ensemble du territoire hexagonal. Dès son origine, le maillage du réseau est particulièrement dense en région parisienne. Sous l’inspiration de Paul Vaillant-Couturier un réseau de quelques centaines de correspondants voit ainsi le jour au milieu des années 1920. Il faut néanmoins attendre l’immédiat après-guerre pour voir la fondation au sein du journal d’un service permanent de correspondants bénévoles. Menacés par la répression patronale, les correspondants-ouvriers se protègent en adoptant des pratiques d’anonymat, dignes d’une véritable société secrète. Pour transmettre par téléphone comme par courrier les informations au journal, chaque correspondant était identifié par un numéro personnel, dont seule la Rédaction du journal possédait la clef.
Le pari d’une information alternative et autonome était la promesse d’une révolution des pratiques culturelles entre la presse et ses lecteurs.

Faire l’histoire d’une expérience collective : des journalistes bénévoles en région parisienne

Une expérience fondatrice, fortement implantée en Île-de-France

Il faut souligner combien l’expérience décisive des correspondants de L’Humanité reste aujourd’hui encore très mal connue : elle s’inscrit pourtant dans une véritable préhistoire du journalisme citoyen, aujourd’hui porté par la réactivité de la « toile » et le dynamisme des blogs-reporters. Distribué sur l’ensemble du territoire, avec cinquante correspondants en moyenne par département, le réseau est massivement implanté dans la région parisienne : en 1968 on dénombre 696 correspondants dans Paris intra muros, 628 en Seine-Saint-Denis, 426 dans les Hauts-de-Seine, 328 dans le Val-de-Marne, 116 dans le Val-d’Oise, 97 dans les Yvelines et 96 dans l’Essonne, soit 2 387 au total.  Il s’agira donc de retracer grâce à l’enquête orale qui en constitue l’un des principaux pivots, l’histoire de ce réseau singulier et méconnu, de reconstituer son ancrage territorial au moyen d’une cartographie adaptée, et enfin de montrer en quoi la distribution géographique des correspondants dessine un véritable maillage de l’ensemble du territoire régional.

De la prise de parole à la prise d’image

La prise de parole collective devient une « prise d’images », car un certain nombre de ces correspondants sont photographes, ou le deviennent grâce aux formations proposées par le journal à un moment où le coût des appareils permet une réelle démocratisation de la pratique photographique amateur. Dans le Bulletin de liaison des correspondants de l’Humanité de juillet 1952, les membres du réseau sont ainsi fortement encouragés à se lancer dans la prise de vue : « la période des vacances est proche. Au cours de ces vacances, faites des petits reportages sur les gens qui vous entourent ; interviewez-les et joignez des légendes à vos photos ». Dans le même bulletin, on précise le cadre de cette authentique ethnographie du quotidien, au ras du pavé : « photographiez les guinguettes, les bords de rivières, les concentrations de travailleurs qui profitent de leur dimanche pour respirer un peu d’air frais et se détendre de leur harassante semaine ». Sur leur lieu de travail, sur leur lieu de vacances, mais aussi sur l’asphalte des villes, on recommande aux correspondants de photographier « les manifestations, les grèves, les prises de parole, les inscriptions dans les rues », mais aussi les faits divers et les événements quotidiens. « Soyez les témoins de votre temps ! » lance le bulletin de liaison du 22 mars 1968, en une plaisante coïncidence chronologique. L’émergence puis l’essor de ce regard endogène, autonome, familier, posé avec une évidente empathie sur les différents quartiers de la région parisienne, mérite qu’on s’y attarde, qu’on prenne le temps de l’interpréter et de l’interroger, afin de le restituer, dans une démarche véritablement participative, aux habitants actuels de la région Ile de France.

Un regard collectif sur la région parisienne

Les photographies produites par les correspondants sont bien des « images collectives », et ce à double titre :
D’une part, du point de vue des scènes photographiées, elles rendent compte de la diversité des contextes locaux, en accumulant un matériau iconographique forgé « en situation », résultat d’un rapport de proximité avec l’objet visé. C’est tout ce qui les distingue des photographies d’agence de presse.
D’autre part, pour ce qui relève des photographes eux-mêmes, auteurs de clichés qui restent anonymes lors de leur publication éventuelle, il n’est sans doute pas excessif de parler d’une forme d’auctorialité partagée. Le point de vue collectif qui les produit est animé par une culture photographique commune, un regard forgé année après année dans les « écoles de photographies » du service des correspondants, et relayé par les éditions successives d’un bulletin de liaison que les correspondants reçoivent une fois par mois environ. Dans ces cours du soir d’un genre particulier, également ouverts à des personnes qui n’étaient pas membres du Parti communiste, les enseignants étaient tout sauf des amateurs : Robert Doisneau, Paul Almassy, Jean-Marie Baufle ou Guy Le Querrec y ont tour à tour professé. Grâce à ces « compagnons de route », plusieurs milliers d’ouvriers ont ainsi bénéficié d’une éducation populaire à l’image. Pour certains d’entre eux, devenus par la suite photographes professionnels, cet enseignement fut le point de départ d’une réelle ascension sociale.
C’est aussi la chronique de cet épisode méconnu dans la grande histoire de l’éducation populaire qu’il s’agit de retracer ici.

Une radiographie en image de la société francilienne dans l’après-guerre

Faire l’inventaire d’un patrimoine dispersé et polymorphe

Au Musée français de la Photographie, à Bièvre dans l’Essonne, la collection des appareils photo des correspondants de l’Humanité matérialise la cohésion d’un service qui n’était pas seulement un instrument professionnel. Il était en effet d’usage que les correspondants-photographes transmettent leurs plus vieux appareils au service lui-même : aux yeux du militant communiste, la propriété de ces moyens de production photographique ne pouvait être que collective.
Ce geste de conservation des objets redouble celui de préservation des archives photographiques : peu avant que la rédaction du journal l’Humanité décide en 2004 de déposer l’ensemble de son fonds photographique (riche de près d’un million de clichés) aux Archives départementales de la Seine Saint-Denis, il y avait déposé quelques 35 000 clichés en négatif. Au-delà de l’inventaire détaillé de ces deux principaux fonds d’archives photographiques, qui constituent la part émergée d’une incessante activité de prise de vue, il sera nécessaire de partir à la recherche des pellicules conservées par les photographes, c’est-à-dire à la rencontre des correspondants encore vivants aujourd’hui.
On pourra ainsi comparer et confronter la diversité des prises de vue quotidiennes et spontanées aux critères de sélection imposés par la fabrication d’un organe de presse. Cette démarche de préservation patrimoniale des objets photographiques doit être complétée et enrichie par une campagne de collecte et d’enregistrement du témoignage oral des différents acteurs de cette histoire polyphonique : correspondants-photographes et leurs familles ; journalistes professionnels ; responsables et intervenants au sein des écoles du soir ; cadres du journal ; lecteurs de l’Humanité

Gestes, pratiques, rythmes : les contours d’une identité sociale et régionale

C’est dans la mesure même où le correspondant est avant tout un travailleur et un bénévole qu’il est souvent contraint de saisir et de mettre en exergue les images d’une quotidienneté qui échappe au regard traditionnel du journaliste professionnel. En deçà et au-delà du sensationnel et de l’extra-ordinaire, il s’engouffre dans les petites brèches de la vie quotidienne : son objectif photographique accroche les réalités imperceptibles de l’ordinaire, jusqu’à fixer les contours incertains de « l’infra-ordinaire », pour reprendre la belle expression de Georges Perec. La célérité et la diversité des réflexes photographiques des correspondants sont ainsi les ferments d’une radiographie socio-anthropologique totale.
En dehors de la temporalité toute particulière de la grève et de l’action sociale, qui mobilise une part de son engagement de photographe amateur, le regard du correspondant se porte en effet sur les rituels sociaux et les événements locaux qui ne laissent pas ou peu de traces : travaux d’aménagement, chantiers et mutations des paysages urbains, accidents de la circulation, espaces en friches, événements météorologiques, inscriptions éphémères mais aussi scènes de détentes, événements associatifs, manifestations sportives communales, commémorations locales, etc.  Il s’agira donc d’opérer un inventaire puis une typologie de ces clichés, pour cerner les contours de ce regard collectif posé sur une identité sociale et régionale singulière. Cette typologie constituera certainement la trame de l’exposition, de l’ouvrage et des conférences qui seront organisées lors de la dernière année.

Rendre visible les réalités sociales invisibles

Rendre visible une réalité sociale largement invisible, tel est le sens de cette prise de vue qui se veut collective, omniprésente et permanente : « Cette authenticité, cette aptitude à montrer, constituent souvent, même si elles pêchent techniquement quelquefois, la qualité première des photos qui nous sont adressées ». Le bulletin du printemps 1974 se termine par une adresse directe aux correspondants-photographes sur un mode quasi lyrique qui donne toute la mesure de cette authentique utopie photographique :
« Nous sommes aujourd’hui en mesure de couvrir tous les événements. Si c’est un encouragement qui était attendu, considérez alors qu’il est donné. Soyez avec vos appareils photographiques partout où s’exprime et combat l’homme de notre temps. C’est ça la photo ».
Faire l’histoire de ce regard pour dévoiler, avec quelques décennies d’écart, le panorama sans doute surprenant et décalé qu’il peut proposer aux habitants actuels de la région Ile de France, tel est l’enjeu — historique, social et sociétal — de ce projet.