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Travail Interdisciplinaire

Le travail scientifique interdisciplinaire : réalités et contraintes (2010-2013)


Projet réunissant des membres du laboratoire ACP (C. Collinet, D. Bernardeau, E. Levet-Labry, M. Delalandre), une équipe du laboratoire Cultures sportives de Paris-Ouest et une équipe du laboratoire SOI de Toulouse.

Ce projet a été retenu par l’ANR en septembre 2008. Le porteur du projet est Pierre Trabal (Paris-Ouest), les universités de Paris Est et Toulouse sont partenaires. Le montant du financement accordé par l’ANR n’est pas encore connu.

Les appels récurrents à l’interdisciplinarité et les annonces répétées exhortant les chercheurs à ne pas s’enfermer dans leurs disciplines, reviennent à souligner l’existence de difficultés dans la mise en œuvre de ce type de travail collaboratif.  Les mises en exergue du caractère « pluridisciplinaire » ou « interdisciplinaire » de leur activité lorsque les chercheurs complètent des dossiers pour la reconnaissance de leur laboratoire ou pour l’obtention de quelques crédits, peuvent être lues comme des réponses à une volonté politique. Mais au-delà de l’affichage, on souhaite interroger comment dialoguent les disciplines scientifiques mobilisées sur un même domaine ou sur un même sujet, et donc décrire les épreuves qu’affrontent les acteurs.
Notre travail consistera à questionner les expériences du travail pluri-inter-transdisciplinaire. Notre propos ne vise pas à contribuer à une discussion épistémologique sur l’intérêt ou la possibilité de l’interdisciplinarité mais de regarder, sur une série de cas bien construite, les modalités de ce travail scientifique. Nous chercherons à décrire les activités ordinaires des chercheurs, en nous déparant de deux dangers. L’un consisterait à épouser un point de vue normatif ce qui revient à rompre la position de neutralité axiologique nécessaire pour saisir notre objet. L’autre, très lié au premier, tendrait à transformer ce questionnement de sociologue des sciences en une activité de contrôle et d’évaluation des pratiques des chercheurs. Notre objectif n’est pas de mesurer l’écart entre les revendications de recherches interdisciplinaires et la réalité des pratiques, mais de pouvoir décrire quand et comment les acteurs des différentes disciplines s’efforcent de dialoguer, s’opposent en se repliant sur leurs positions, défendent leurs spécificités, parviennent (ou non) à produire des nouvelles connaissances. Il s’agit donc d’une étude des processus qui pose la possibilité de différents états : la cohabitation dans une institution labellisée « interdisciplinaire » et les querelles de territoires, la discussion sur les notions plus ou moins partagées par les différentes disciplines (avec tous les malentendus et toutes les clarifications nécessaires), l’opposition sur le juste niveau de description, l’affirmation des modes d’évaluation de chaque discipline, l’accord sur des méthodes et des métrologies, la production d’énoncés reconnus par plusieurs communautés de chercheurs.
Pour répondre à cette exigence de saisir la complexité des réalités de l’interdisciplinaire, il convient de se donner un espace de variation avec une relative unité, mais qui garantit la co-existence et la possibilité de dialogue entre plusieurs disciplines. Nous avons choisi de porter l’analyse sur un objet qui convoque une pluralité de disciplines. Les travaux scientifiques portant sur les activités physiques et sportives rassemblés sous l’expression anglo-saxonne de Sport Sciences sont principalement menés, dans l’espace national, dans les départements ou UFR STAPS (Sciences et Techniques de Activités Physiques et Sportives), qui sont des composantes des universités. Le sport, unanimement qualifié d’objet pluridisciplinaire, présente l’avantage de figurer comme un enjeu théorique et empirique pour les sciences dites « dures » (comprenant la valence « technique » induite par les « sciences de l’ingénieur » mais aussi des liens avec des questions de santé) et pour les sciences humaines et sociales. Ce terrain nous invite donc à décrire toute une série de relations entre les chercheurs et les disciplines auxquelles ils appartiennent – tout autant de ce que certains considèrent comme « une/des science(s) du sport » – se déclinant entre des collaborations étroites, des dialogues sur le niveau pertinent d’analyse ou sur la validité des métrologies, en passant par des affrontements portant sur la légitimité de ces disciplines, qui posent la question de la finalité de la recherche pour ses « utilisateurs » et d’une façon plus générale, pour la société.
Pour mener à bien ce projet, nous proposons de partir des travaux menés par les trois laboratoires associés, de créer des outils collaboratifs visant à comparer nos matériaux et nos analyses, d’enrichir collectivement le matériau empirique et de construire l’espace de raisonnement nécessaire pour la production de nouvelles connaissances sur cet objet. Ainsi, la proposition vise simultanément deux objectifs :

- nous souhaitons décrire les épreuves dans lesquelles s’engagent les chercheurs faisant le choix du travail interdisciplinaire en prenant l’exemple des communautés travaillant sur des objets appartenant à un même domaine : le sport.

 

- il s’agit de se doter d’outils (informatiques) permettant un travail collaboratif entre trois équipes de sciences sociales. Développés puis mis à l’épreuve sur cette recherche, ceux-ci ont vocation à permettre des recherches en sciences sociales qui engagent des chercheurs évoluant sur différents sites.

Depuis plusieurs années, en effet, les recherches avec le logiciel Prospéro permettent à des chercheurs en sciences sociales de mettre à l’épreuve leurs hypothèses. Nous pensons qu’il convient de poursuivre leur développement pour que plusieurs chercheurs distants puissent échanger leurs corpus, leurs dictionnaires et autres fichiers contenant les stratégies d’indexation  : il faut pour cela créer un espace collaboratif qui respecte les formats de ces outils. Mais au-delà du développement de l’outil permettant de partager les données empiriques et leurs analyses, nous tenons à tirer parti des avancés récentes en socio-informatique qui portent sur le développement d’un investigateur sociologique  : Marlowe. Il s’agit d’un logiciel qui permet au chercheur de dialoguer avec la machine en langage naturel, et ainsi de tracer son raisonnement. Parce que notre objectif de saisir les contraintes du travail interdisciplinaire exige de croiser plusieurs corpus, il nous semble judicieux d’inscrire notre recherche dans le cadre de ce développement qui ouvre sur des perspectives intéressantes pour notre objet et pour le développement de la socio-informatique.
L’originalité de notre projet se donne à lire selon trois dimensions :

- saisir la complexité de l’interdisciplinarité dans le sport.

On peut considérer que c’est un truisme de souligner que le sport intrinsèquement intéresse plusieurs disciplines. Cette propriété a fait l’objet de débats passionnés et qui, historiquement, ont structuré l’organisation des sciences du sport en France. Toutefois, les modalités du travail interdisciplinaire n’ont pas été systématiquement étudiées. L’enjeu d’une analyse fine de cet aspect concerne une question épistémique plus globale : comment produire des connaissances utiles socialement ? Ce projet est donc porteur d’un intérêt pour les sciences du sport et en particulier pour la filière STAPS. Non seulement il s’agit de comprendre ce qui freine ou, au contraire, permet des coordinations maximalistes entre chercheurs de différentes disciplines. Mais les résultats de notre travail sont également susceptibles de favoriser la réflexion sur les liens qu’entretient la discipline STAPS avec la « demande sociale » pour reprendre le terme générique utilisé par les sociologues des sciences. A l’heure de la professionnalisation des formations universitaires et d’une connexion accrue de la recherche à son utilité sociale et du surgissement des questions de santé avec lesquelles le sport entretient des relations historiques, il nous semble que ce type d’interrogation concerne nombre de disciplines universitaires et de secteurs de recherche.

- construire des outils permettant de travailler à distance sur des dossiers partageant une propriété commune.

Au-delà des « outils collaboratifs » visant à échanger des données et des informations, nous pensons qu’il est nécessaire de se doter de moyens permettant de « raisonner ensemble ». Derrière cette affirmation, figure la volonté de convoquer des outils qui rendent explicitables les raisonnements et de les enrichir pour discuter collectivement des interprétations, des inférences et des modèles que nous avons pu localement mettre à l’épreuve. La création de ces nouveaux outils s’inscrit dans le développement de travaux originaux et innovants qui sont particulièrement prometteurs pour les sciences humaines et sociales. Passer d’outils collaboratifs qui permettent à des chercheurs de partager des données à des instruments visant à des raisonnements collectifs constitue un saut qualificatif original.

- faire de cette étude un prototype qui pourra être mobilisé sur d’autres objets convoquant une pluralité de disciplines :

la prévention médicale, les OGM, la sécurité routière,…  afin de tester les modèles que nous développerons dans cette présente recherche. Ce faisant, ce projet dépasse le cadre de la sociologie des sciences du sport. Il permet d’envisager des transpositions et ce d’autant plus facilement que des sociologues travaillent ces autres dossiers avec les mêmes instruments. Ainsi, non seulement ils pourront s’emparer des outils collaboratifs que nous proposons de développer mais il leur sera possible de confronter et, avec un principe de parcimonie, de se saisir de nos modèles pour les discuter. Au-delà de cette communauté de chercheurs, on peut en effet penser que cette démarche pour saisir l’interdisciplinarité et les modèles l’objet que nous serons conduits à développer pour le sport peuvent contribuer à structurer un programme de recherche plus large sur ces questions.

Les chercheurs mobilisés sur ce projet disposent de deux ressources majeures : d’une part, ils possèdent des corpus sur des « dossiers sportifs » constituant un espace de variation pertinent pour l’approche des questions liées à l’interdisciplinarité. D’autre part, ils disposent d’outils communs. Fort de ces deux atouts, il convient à la fois de consolider les corpus afin de rendre visibles les propriétés interdisciplinaires et de faire évoluer ces instruments vers une meilleure collaboration afin d’envisager des modèles permettant de saisir notre objet.
La construction de la série de corpus adéquate est centrale. Pour répondre à ces préoccupations sur l’interdisciplinarité, on envisage de prendre appui sur des recherches en cours des différentes équipes en nous efforçant de sélectionner les dossiers afin de créer une bonne série de corpus. Nous en avons choisi sept, qui peuvent se décrire selon deux plans, l’un marqué par la vitrine des sciences du sport, c'est-à-dire leur dimension programmatique et l’affichage de leurs productions, l’autre consistant à les saisir en action, pris dans les contingences de leurs existences. Attachons-nous à préciser le premier plan qui peut s’étudier à l’aide de trois corpus.
-  Un corpus historique (corpus 1) dans lequel la question de l’interdisciplinarité dans les sciences du sport a conduit à une série de controverses. L’histoire des STAPS comme celle de l’Institut National des Sports et de l’Education Physique (INSEP) donne à lire des débats vifs entre les disciplines. Le problème de la constitution d’une discipline universitaire et d’une approche scientifique des objets en éducation physique et sportive s’est posé de façon accrue dans les années 1970 au sein d’instances de formation en pleine mutation. Cette revendication scientifique va radicaliser des conceptions opposées, établir des lignes de partage entre acteurs. Elle va mêler des intérêts cognitifs se rapportant à la définition des rapports entre sciences et EPS (Education Physique et Sportive) et d’autres, sociaux, portant sur la constitution même des institutions encadrant cette recherche, interrogeant ainsi la multidisciplinarité organisée autour de l’éducation physique et du sport.
- Un corpus (corpus 2) composé des documents précisant les politiques de recherche menées dans les laboratoires. Il semble intéressant de porter l’attention sur des laboratoires intégrant des chercheurs issus d’horizons disciplinaires divers, afin de caractériser les modes de coopération, ou à défaut de coexistence entre des acteurs différenciés par leur thématique de recherche souvent ancrée dans une tradition disciplinaire (psychologie du sportif, physiologie de la performance, etc.) et travaillant dans les mêmes lieux institutionnels (les laboratoires).
- Un corpus (corpus 3) qui rassemble dans une même unité, les résultats des sciences du sport. Il existe deux sociétés savantes, l’AFRAPS (Association Francophone pour la recherche en Activités Physiques et Sportives) et l’ACAPS (Association des Chercheurs en Activités Physiques et Sportives) ayant vocation, comme leurs sigles l’indiquent, à favoriser la recherche dans ce domaine. Revendiquant l’interdisciplinarité, leurs travaux se donnent à lire dans des congrès et dans deux revues (respectivement STAPS et Sciences et Motricité). Malgré cette vocation d’encourager toutes les recherches sur les activités physiques et sportives, l’histoire croisée de ces deux associations a été marquée pendant longtemps par un partitionnement opposant des recherches sur les sciences humaines et sociales à celles mobilisant des sciences expérimentales. Toutefois, les congrès et colloques organisés par ces entités rassemblent des chercheurs émanant de disciplines variées et donnent lieu à des « actes » qui sont en fait, des résumés.
- Un corpus (corpus 4) où se défendent des territoires disciplinaires. Les débats sur l’enseignement et sur la formation donne à lire des affrontements où la légitimité des différentes disciplines est discutée. Ces oppositions semblent en partie liées aux statuts professionnels (Michon, 1989) relevant ainsi la tension entre enseignants-chercheurs et enseignants du second degré.  Des oppositions existent également au sein de ces deux catégories. Ces dernières semblent toutefois moins vives (et laissent de ce fait davantage de place à des modes de coordination pouvant prendre des formes diverses en fonction des contextes : arrangement, compromis, accord), même s’il faut ramener ce jugement à l’étude de configurations d’acteurs spécifiques. Il apparaît (Terral, op.cit. ; Terral et Collinet, op.cit.) que l’ensemble de ces tensions se cristallisent essentiellement autour de rapports différenciés aux savoirs à produire (recherche) et diffuser (enseignement) en STAPS. Notre étude se fondera sur un corpus constitué de l’analyse d’écrits (prise de position des acteurs sur la discipline STAPS, le contenu de la formation, la recherche), d’entretiens et de notes prises dans le cadre d’une observation ethnographique menée depuis plusieurs années sur diverses scènes de la discipline STAPS.
- un corpus (corpus 5) dans lequel le sport est intrinsèquement lié à la vulnérabilité et à la santé des pratiquants notamment à travers le dopage. La légitimité des différentes disciplines est alors soumise à un débat sur leur capacité à réguler le phénomène, sur lequel les médecins ont eu un monopole pendant des années. Largement déployés dans l’espace public, les travaux sur le dopage ne se résument pas à des études épidémiologiques sur la dangerosité des produits ou pratiques dopantes, ni à des recherches permettant de confondre les tricheurs, pas plus qu’à l’identification des « raisons » poussant des sportifs à céder à ces pratiques problématiques : il s’agit aussi de recenser les débats portant sur la légitimité des différentes disciplines candidates à juguler voire éradiquer le phénomène et de repérer les opérations de traduction.
- Deux autres corpus (6 & 7) devront être construits pour compléter cette collection. Plusieurs thèmes sont possibles : la médecine du sport et son lien avec la prévention, la contribution des différentes sciences à la recherche de performance, les débats sur l’innovation technique dans le sport et les questions d’acceptabilité…