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« Medium is the message » : que faire de la médiologie en sciences humaines et sociales ?

Cette journée d'étude interdisciplinaire (géographie, histoire, STAPS, sociologie, et plus généralement Sciences humaines et sociales) est organisée par le laboratoire Analyse comparée des pouvoirs (ACP) et l'université Paris-Est Marne-la-Vallée . Elle se tiendra le vendredi 19 octobre 2018 à Champs-sur-Marne, sur le site de la cité Descartes, Bâtiment Bois de l'Etang, C219.

 

Programme :

 

9h - Accueil des participants autour d’un petit-déjeuner

9h30-10h: Introduction de la journée par Antoine Chabod (UPEM) et Maxime Martignon (Paris X)

10h-10h30: Pierre Desveaux (Grenoble) : « Immunisation et purification : enjeux sémantiques et politiques du déchet »

10h30-11h: Anna Tible (Paris XIII): « Les documentalistes audiovisuel.les, médiateur.<wbr></wbr>ice.s des sources télévisées et radiophoniques auprès des chercheurs en SHS ? »? 

11h-11h15: discussion

 

11h15-11h30: Pause

 

 

11h30-12h: Pauline Guillemet (UPEM) : «  Professionnaliser sa pratique : la collection de daguerréotypes de John Ruskin (1819-1900) »  

12h-12h30: Virginie Cerdeira (Aix-Marseille) : « Compiler pour faire la paix : le cas de la réécriture d’une polémique protestante dans le Mercure François »?

12h30-12h45: Discussion 

12h45-13h: Conclusion

 

 

Programme PDF

 

 

De quoi témoigne la matérialité de la source que l’historien fait parler ? Quelles sont les relations entre une source et son contexte ? Ce qui est connaissable, est-ce le milieu dans lequel est produit la source ou bien est-ce la source qui produit son contexte ? L’historien produit-il une opération de contextualisation qui éclaire le document ou bien le contexte est-il inhérent à la source ? Comment les terrains de l’anthropologue, du sociologue et du géographe sont-ils médiatisés par des informateurs privilégiés ? Est-ce le chercheur qui révèle le sens du discours des acteurs ou bien est-ce une vérité localisée et contenue dans la délimitation même du terrain ?

Le 10 avril 2018, une commission d’enquête sénatoriale sur le scandale Cambridge Analytica interroge M. Zuckerberg : “Accepteriez-vous de dire dans quel hôtel vous êtes descendu hier ou de publier tous vos SMS de la semaine dernière ?” Le fondateur de Facebook répond par la négative et se voit accusé d’avoir inventé le média qui dévoile pourtant toutes ces informations. Le lendemain, la plateforme Netflix annonce qu’elle ne participera pas au Festival de Cannes, craignant un “manque de respect” de la part du monde du cinéma de diffusion traditionnelle. Le même jour, le porte-parole du Kremlin adresse une fin de non-recevoir à une série de tweets de D. Trump, signalant que la Russie “ne participe pas à la twitto-démocratie”. Ces exemples qui abondent dans l’actualité, soulignent les bouleversements structurels qui touchent les médias. Facebook, Netflix ou Twitter font plus que de proposer un service. Ils créent aussi de nouvelles façons de communiquer dont on peine à mesurer les potentialités et les contraintes (Ertzscheid 2018).
Les SHS offrent des outils conceptuels et méthodologiques pour aborder cette question. Dans le cadre de travaux d’épistémologie de la connaissance, F. Heider a proposé, dès les années 1920, une définition fonctionnelle du medium qui a été reçue tardivement par la théorie des médias et a été résumée par E. Alloa : “on appellera medium tout ce qui fait apparaître les choses et transmet des informations à leur sujet” [2017 (1926) p. 20]. Dans cette lignée, les travaux de M. Mac Luhan (1967), poursuivis par R. Debray, ont souligné que les médias sont des vecteurs qui déterminent le message qu’ils transmettent ; des technologies qui conditionnent la production et la réception des signes qu’elles émettent. Mac Luhan résuma, en une formule fameuse et radicale, la conclusion de ses recherches  : “le média est le message”. Dans son Cours de médiologie générale (1991), R. Debray envisageait de fonder rien moins qu’une nouvelle discipline académique, la médiologie dont le dénominateur commun est le refus d’isoler un message de son milieu. Si ces propositions et approches ont nourri, avec bien d’autres courants de pensée, ce qu’il est convenu d’appeler le linguistic turn (Chartier 1995), force est de constater que les analyses empiriques, pour leur part, restent relativement insulaires au sein des sciences sociales, cantonnées à des sous-champs disciplinaires qu’il s’agisse de l’histoire des médias et des techniques, de la sociologie des médias ou des études communicationnelles (Merzeau 2011 p.13-14). Pourtant la compréhension fine des processus de médiations concerne la plupart des disciplines et permettent de poser à nouveaux frais des questions générales de méthodologie qui ne sont assurément pas neuves : de quoi témoigne la matérialité de la source que l’historien fait parler ? Cette question en appelle une autre, qui est celle des relations entre une source et son contexte. Ce qui est connaissable, est-ce le milieu dans lequel est produit la source ou bien est-ce la source qui produit son contexte ? L’historien produit-il une opération de contextualisation qui éclaire le document ou bien le contexte est-il inhérent à la source ? Comment les terrains de l’anthropologue, du sociologue et du géographe sont-ils médiatisés par des informateurs privilégiés ? Est-ce le chercheur qui révèle le sens du discours des acteurs ou bien est-ce une vérité localisée et contenue dans la délimitation même du terrain ?
Deux axes de recherches peuvent être envisagés :

Médias et messages : quelles relations d’interdépendance ?


Les chercheurs en sciences humaines savent qu’on ne peut isoler un énoncé de son support et que chaque type de source détermine a priori la valeur informative de ces documents. Connaître ce régime permet de critiquer la valeur du message transmis. Qu’on considère un décret honorifique attesté par une stèle déposée sur l’Acropole d’Athènes au Ve ou un tweet de Donald Trump : au-delà de leur contexte socio-politique et culturel et de leurs intentions singulières, leur valeur informative est également déterminée par le support lui-même (les procédés techniques d’écriture notamment) qui dicte autant les conditions de la diffusion du message (donc de sa réception) que la nature même de celui-ci. D’un côté, on a un texte épigraphique prétendant, par sa monumentalité, à la publicité et à la permanence, destiné à une communauté civique indifférenciée ; de l’autre, un message numérique limité à 240 caractères, marqué du sceau de l’éphémère et de la volatilité et adressé à une communauté virtuelle de “sympathisants”. C’est ainsi également au niveau de la matérialité du support que se joue la différence de régime de parole, et de sens, qui existe entre ces deux sources.
À l’extrême diversité des supports d’informations qui nourrissent la recherche, les SHS ont développé des outils, qui vont des typologies (en rangeant les sources dans des cases telles que « documents de la pratique » et « textes littéraires », sources institutionnelles ou enquêtes de terrain…), techniques d’analyse (statistiques, représentations graphiques, sciences auxiliaires…) ou encore création et exploitation de corpus ou de bases de données qui deviennent rapidement paradigmatiques (des Monumenta Germaniae Historica au Recensement général de l’agriculture…) et créent un nouveau support médiatique.
Mais plus encore que leur capacité à forger et utiliser des outils, c’est dans leurs pratiques quotidiennes que les chercheurs critiquent les supports qui médiatisent leurs sources, en s’émancipant parfois des catégories forgées au préalable (Cerutti 1995).
Les exposés proposeront à partir de cas concrets, une analyse de la dépendance d’un énoncé à son support et donc de la dépendance entre support et valeur informative. C’est précisément la prise en compte de ces relations entre message et médium qui permet aux SHS de connaître le milieu du message, milieu qui détermine lui-même la possibilité qu’un énoncé soit reconnu comme vrai dans une société donnée. Si le média est le message, le média est aussi le régime de vérité du message.

Mémoire de l’objet et archivage : quelle (re)production de sens ?

L’abandon du paradigme de l’influence pour celui de la circulation en histoire intellectuelle (Espagne 2013), ou parallèlement les material et archival turns ont conduit les chercheurs de sciences sociales à interroger la présence d’objets en certains lieux, à certains moments ou pour des acteurs précis. Dans la longue durée,  l’histoire de ces objets a permis d’appréhender la manière dont leur signification change en fonction du contexte ou en fonction de leur appropriation par des acteurs différents. Le raisonnement peut être reproduit pour des écrits : quelles sont les conditions de leur disponibilité, de leur réemploi ou de leur oubli ?
Ainsi les objets du culte religieux catholique de la Renaissance ont-ils été massivement transportés dans des musées profanes. Pourtant, les fidèles ne manifestent plus leur foi devant eux, à l’inverse des amateurs d’art et des touristes qui ont leurs propres pratiques et y projettent des valeurs (Bazin 2008). L’objet a ainsi changé de fonction par translation (Savoy 2016). De même, les objets militaires de toutes les époques peuvent être observés dans des musées historiques servant le discours de leur institution - nationalisme, pacifisme… Les visiteurs y sont-ils sensibles ou viennent-ils parfaire leur connaissance de l’armement ? L’ouverture prochaine d’un musée du fascisme à Predappio, ville natale de Mussolini qui demeure aujourd’hui un lieu de mémoire et de rassemblement fasciste fera-t-elle vraiment “triompher la raison contre la nostalgie”? De même, les archives ont une histoire qui est celle de leur production, de leur conservation et de leur consultation : à chaque étape, les écrits qu’elles contiennent, produit à un moment pour une action, sont resémantisées dans d’autres moments, pour d’autres moments. Un cas extrême mériterait d’être abordé : celui de la damnatio memoriae. Pour oublier de force un message, il faut en détruire ou dégrader le support (statues, stèles, etc.), acte qui produit une “resémantisation” radicale de la source, laquelle véhicule désormais, à la place du message originel (effacé, abîmé), la mémoire de la damnatio comme phénomène historique. Pour finir, il est également important de voir que la collecte contemporaine et institutionnelle des archives présente des enjeux qu’on ne peut négliger (Both 2017).
Les communications peuvent ainsi s’articuler d’abord autour des problématiques de l’archivage d’un médium : comment et pourquoi enregistrer une mémoire et conserver un objet ? Qu’est-ce qui détermine l’action d’archiver entre l’urgence d’enregistrer une mémoire et la transmission d’un modèle pour d’autres actions à venir ? Comment mesurer l’efficacité d’un médium ou reconnaître son échec à transmettre un message ?

 

 

Bibliographie sélective
BOTH, Le sens du temps. Le quotidien d'un service d'archives départementales, Toulouse, Anacharsis, 2017.
BAZIN, Des clous dans la Joconde, Anarchasis, 2008.
CERUTTI, « La construction des catégories sociales », in J. BOUTIER et D. JULIA (dir.), Passés recomposés, Champs et chantier de l’histoire, Autrement, 1995, p. 224-234.
CHARTIER, « Médiologie, sociologie des textes et histoire du livre », Le Débat, 1995, no 85, p. 11-15.
DEBRAY, Cours de médiologie générale, Gallimard, 1991.
ERTZSCHEID, « Fifty Shades of Fake. Le jour des fous et des mensonges. Et les 364 autres », mis en ligne le 22 avril 2018, consulté le 14 mai 2018. URL : affordance.typepad.com/mon_weblog/2018/04/fifty-shades-of-fake.html
ESPAGNE, « La notion de transfert culturel », Revue Sciences/Lettres, 1 | 2013, mis en ligne le 01 mai 2012, consulté le 14 mai 2018. URL : journals.openedition.org/rsl/219
MAC LUHAN, Pour comprendre les médias, Seuil, 1968 [1964].
HEIDER, Le médium et la chose, 2017 [1926].
MERZEAU, Pour une médiologie de la mémoire, 2011.
SAVOY, À qui appartient la beauté ? Arts et cultures du monde dans nos musées, cours au collège de France, 2016-2017.