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Travail à domicile

Travailler à domicile : des chambrelans au télétravail

Journées d’études 5-6 juillet[1], Rome

Association Française d’Histoire des Mondes du Travail-Società Italiana di Storia del LAVoro

 

L’AFHMT et la SISLav désirent lancer un programme de rencontres communes qui se dérouleront en 2019 et 2020 avec l’objectif d’ouvrir un dialogue historiographique et de stimuler la collaboration entre les adhérents des deux associations. La première rencontre se déroulera les 5 et 6 juillet 2019 à Rome et aura comme thème le travail à domicile dans le temps long, du Moyen Âge à aujourd’hui, avec pour titre « Travail à domicile : des chambrelans au télétravail ». La seconde rencontre aura lieu à Paris en 2020.

Dernièrement, les rapides transformations de l’économie et de la société, liées en particulier aux nouveaux moyens informatiques de communication (internet et télécommunications) ont contribué à reconfigurer les lieux, les espaces et les rapports de travail. Ce processus a concerné non seulement les ateliers externes des entreprises « en réseau », mais aussi les entreprises plus « centralisées », publiques ou privées, grâce au « télétravail » ou au travail « agile »[2]. Ce phénomène s’accompagne d’une plus grande flexibilité dans l’organisation, dans la modalité et dans les temps du travail. Cela peut permettre de concilier les exigences du travail avec celles de la famille et du soin, mais, d’autre part, cela peut aussi porter en certains cas à une intensification des rythmes et des temps de travail sans une claire définition entre l’espace « privé »/ « maison » et espace de travail, et donc entre la vie et le travail.

Si l’utilisation des instruments télématiques est bien sûr une nouveauté du XXe siècle, certains des problèmes liés à l’organisation du travail, au contrôle sur celui-ci, aux figures concernées et aux retombées en terme de rémunération et d’occupation ont sans aucun doute une longue durée historique et rappellent les formes de travail à domicile qui ont caractérisé les économies européennes et extra-européennes au moins depuis le Moyen Âge.

Il est à ce propos utile de préciser que par travail « à domicile », nous entendons ici un travail confié aux travailleuses et travailleurs, sur commission ou directement, par des tiers et qui se déroule en grande partie dans un lieu où le travailleur lui-même vit. En ce sens, le travail à domicile se différencie du travail « domestique » qui est au contraire effectué dans la maison de celui/celle qui donne le travail ou du travail non rémunéré dans le cadre de la maisonnée que nous ne prendront pas en compte ici[3]. À l’intérieur de cette définition, on trouve ainsi les chambrelans[4] d’ancien régime, les travailleuses et ces travailleurs du sweating system du XIXe siècle jusqu’aux acteurs du télétravail contemporain (mais pas seulement).

Développer une analyse historique sur ce phénomène signifie observer les systèmes économiques et sociaux dans lesquels le travail à domicile s’est diffusé, en évaluant les conséquences en termes d’actions individuelles et collectives des travailleuses et des travailleurs.

Trois axes d’étude ont été définis :

 

I Le travail à domicile, pourquoi ?

La question peut sembler étrange si l’on se représente un monde du travail ancien dominé par la figure de l’artisan travaillant chez lui, dans ce qui est à la fois une boutique et bien souvent un domicile, entouré de rares aides. Mais elle fait pourtant sens dès le Moyen Âge quand, par exemple, les grandes boutiques des Arts de la laine sont démembrées et délocalisées en grande partie au domicile des travailleurs. Un premier groupe de questions concerne donc les motivations qui ont poussé –à moyen et court terme- les entrepreneurs (privés et “publics”) à recourir au travail à domicile. Une première explication pourrait venir des relations sociales et des fluctuations du marché, qui peuvent être un des éléments expliquant des tendances de longue durée à délocaliser la production pour rendre plus flexibles les unités productives face à la variabilité de la demande. En ce sens, le travail à domicile peut répondre aux exigences d’économie basée sur le caractère saisonnier de certaines activités et sur la pluriactivité. Mais en même temps, la délocalisation à domicile peut porter à diminuer la cohésion interne du monde du travail et favoriser une diminution des niveaux de conflictualité (Franceschi, 1993[5]). Le modèle de la protoindustrie peut ainsi être lu en ce sens (Dewerpe, 1985[6]). En sens opposé, au contraire, les ouvrages à domicile peuvent disparaître et réapparaître selon les fluctuations du marché et des recompositions de l’emploi. Les temps de regain sont aussi importants à comprendre que ceux de déclin. Parallèlement, la technique – et en premier lieu les moyens de production- peut influer sur la possibilité ou non de développer le travail à domicile : l'utilisation des ordinateurs aujourd'hui fait écho aux machines à coudre du XIXe siècle, et les réseaux internet à la disponibilité de l'électricité. Le maintien, voire parfois la diffusion, des métiers à tisser à domicile au XIXe siècle a certainement eu besoin d’un processus de perfectionnement de ceux-ci, assez peu connu. Les produits eux-mêmes peuvent enfin contribuer à pousser à l’organisation à domicile : c’est ordinairement les produit de qualité moindre que l’on associe à ce type de travail, portant ainsi un processus de progressive déqualification du travail. Mais on peut aussi trouver de nombreux exemples en sens inverse quand les métiers à tisser manuels compliqués restent à la maison alors que les métiers mécanisés, ne produisant qu’un type de tissus, sont eux concentrés en usine. 

 

II Travailler et vivre à la maison ?

Le deuxième axe de recherche vise plutôt à étudier interférences particulières qui s’établissent entre le travail et les autres aspects de la vie lorsque le domicile accueille l’ensemble de ces aspects. La question ne peut pas être considérée seulement à l’échelle des personnes et de leur trajectoire, mais elle doit s’appuyer sur les structures collectives, familiales d’une façon ou d’une autre, par lesquelles s’organisent les différentes activités de la vie. La distinction entre travail et non-travail s’avère particulièrement fragile et relative. En fait, les travailleurs à domicile sont parfois caractérisés par un âge spécifique (enfants, anciens), par une étape dans le cycle de vie individuel ou familial, par le genre (on trouve en grande majorité, des femmes, mais pas seulement car des hommes chef de famille peuvent également être impliqués dans ce type d’activité), ou par la provenance (dans le cas des migrants, dès lors qu’ils disposent d’un domicile, comme ce fut le cas pour les tailleurs du début du XXe siècle aux Etats-Unis) ou par le type de travail (dépendant ou semi-indépendant)

Il est important d’enquêter sur la façon dont le travail domestique influence les rapports familiaux et de travail « à l’intérieur » du domicile. En ce sens, les relations entre travail à domicile et travail domestique sont évidemment en cause (comme dans le cas de la femme du tisserand qui aide son mari, sans être elle-même rémunérée[7] et on pourrait dire la même chose des enfants ou des autres membres de la famille). En ce sens, les considérations sur l’organisation de l’espace de la maison, sur la séparation, possible ou non, entre sa dimension familiale et de travail et sur la capacité de l’organisation des lieux à influer sur la perception par chacun de son propre travail.

 

III Contrôle et supervision du travail à domicile. Une agency seulement individuelle ?

Le travail à domicile se lie également à des problèmes relatifs à la recherche du travail, aux niveaux de rémunération et au degré d’autonomie, de supervision et de contrôle des travailleuses et des travailleurs.

On voudrait donc interroger en premier lieu le rôle des intermédiaires pour le recrutement des travailleuses et travailleurs à domicile : quel rôle ont eu, par exemple, les curés dans les villes ou dans les villages d’ancien régime, les agents engagés directement par les marchands-entrepreneurs et les fabricants ? Parallèlement, des études ont montré qu’il était possible d’augmenter le contrôle sur les temps et sur la qualité du travail en mettant en place tout un système de contrôle qualité, de marque, voire de contremaîtres délocalisés dans les villages etc. Toutes ces mesures allaient de pair avec des systèmes d’amendes pour les retards de consigne, pour les soustractions de matières premières etc.

Liés à ces problèmes de contrôle, on trouve également celui des capacités d’agir, individuelles ou collectives, des travailleuses et travailleurs. La délocalisation, on l’a dit, peut être un moyen pour limiter le degré de conflictualité, mais y réussit-elle vraiment ? Ou bien, au contraire, les travailleurs à domicile étaient-ils capables d’influencer le niveau des salaires, les temps de consigne, la qualité, etc. par le biais d’actions individuelles et/ou collectives[8] ? Sont-ils uniquement caractérisés par la flexibilité et l’absence de tutelle de leur travail ou bien ont-ils la possibilité de réclamer des droits, y compris en terme de continuité du rapport de travail ? Les conflits actuels autour des sites de connexion sont évidemment très intéressants à ce propos.

 

Vendredi après-midi / Venerdì pomeriggio

 

13h30 : accueil des participants / accoglienza dei partecipanti

 

14h-14h20: Introduction/introduzione (Corine Maitte/Andrea Caracausi)

 

14h30-17h00: Le travail à domicile, pourquoi ? / Perché il lavoro a domicilio?

 

Thomas Roy, Le travail à domicile à Dijon, XIVe-XVe siècle

Didier Terrier, Survivance ou atout-maître ? Le tissage à domicile au sortir de la première industrialisation

Liviana Gazzetta, Organizzare e controllare. L’azione cattolica femminile veneta e il lavoro a domicilio nel primo dopoguerra

Federico Morgagni, Fra frammentazione produttiva e mobilitazione di massa: il lavoro a domicilio a Forlì nella crisi dei primi anni ’70

 

Discussion animée par/ discussione animata da Matthieu Scherman et Marica Tolomelli

 

17h: pause

 

17h30-19h : Qui travaille à domicile ? / Chi lavora a domicilio?

 

Sandra Burchi, Lavorare da casa in tempo di precarietà. Donne, nuove professioni e spazi di lavoro

Anna Badino, Lavoro a domicilio e processo migratorio: strategie individuali e familiari in ambiente urbano (1960-1970)

 

Discussion animée par/ discussione animata da Alessandra Pescarolo et Xavier Vigna

Sabato mattina/ samedi matin

(École française de Rome, Piazza Navona, 62 Salle de séminaires)

 

9h30-11h40 : Controllo e supervisione del lavoro a domicilio. Un’agency solo individuale? / Contrôle et supervision du travail à domicile. Une agency seulement individuelle ?

 

Guillaume Foutrier, Les fabricants de Rouen et le travail à domicile au XVIIIe siècle

Renaud Seyfried, Une forme de conflictualité propre au travail à domicile dans les manufactures textiles : Les « vols d’échets » et leur répression dans la draperie rémoise au XVIIIe siècle

Camille Fauroux, Le travail à domicile des migrants de Turquie dans le quartier du Sentier à Paris dans les années 1970 et 1980

 

Discussion animée par/ discussione animata da Nicoletta Rolla et Nicolas Hatzfeld

 

11h40-12h : Conclusions/conclusioni : Andrea Caracausi, Corine Maitte

 

12h: fin du séminaire/ fine dei lavori

 

 

 

 

 


[1] Les dates initialement prévues, 27-28 juin, ont du être modifiées pour tenir compte de la disponibilité des salles à l’Ecole Française de Rome qui nous accueillera ce séminaire.

[2] Le travail “agile” a été récememnt régulé en Italie par la norme en matière de “tutèle du travail autonome non entrepreneurial et les mesures destinées à favoriser l’articulation flexible dans les temps et dans les lieux du travail subordonné” (L. 22 maggio 2018, n. 81).

[3] Voir sur ce point le programme coordonné par Anna Bellavitis et Manuela Martini, Raffaella Sarti Travail en famille, travail non rémunéré (Europe, XVIe-XXIe siècle) (École Française de Rome, Université de Rouen, Université Paris7-Denis Diderot, Università di Urbino).

[4] Ouvrier, artisan qui travaille en chambre. Le marchand détrousse le chambrelan, le chambrelan détrousse l'ouvrier, et l'ouvrier meurt de faim (P. Borel, Champavert, Notice, 1833, p. 36).

[5] Franco Franceschi, Oltre il Tumulto : i lavoratori fiorentini dell'Arte della lana fra Tre e Quattrocento, Firenze L. S. Olschki, 1993.

[6] Alain Dewerpe, L'industrie aux champs. Essai sur la proto-industrialisation en Italie du nord. (1800-1880), Roma, Ecole Française de Rome, 1985.

[7] Mathieu Arnoux, « Relation salariale et temps du travail dans l’industrie médiévale », Le Moyen Âge, vol. 115, 2009, n° 3-4, p. 557-581.

[8] Colette Avrane, Ouvrières à domicile : le combat pour un salaire minimum sous la Troisième République, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013